La moquette
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La moquette.
Il y a trente ans de cela, je vivais à Paris des moments notoirement insensés.
Recruté fort jeune par une administration dont les tâches ternes et répétitives me rebutaient, je ne m'acquittais de mes obligations professionnelles qu'avec répugnance, usant de tous les subterfuges pour ne pas me présenter à mon travail tout en maintenant ma rémunération.
Il faut dire que mes soirées et mes nuits ne manquaient pas d'animation et que bien souvent le jour se levait avant que je n'aie pris le moindre repos.
Habitant un quartier coloré au sein duquel se côtoyaient en bonne intelligence les Antilles, l'Afrique Noire, le Maghreb et déjà un peu d'Asie, j'avais noué d'habiles relations avec des revendeurs de demi-gros qui me permettaient, contre un investissement à l'époque raisonnable de ne pas subir les tarifs prohibitifs de la vente au détail.
L'inconscience qui était la mienne me sidère aujourd'hui.
J'achetais en toute impunité ma livre ou mon kilo qui m'étaient livrés à domicile et que je conservais chez moi, découpant patiemment mes enveloppes que je pesais sur un pèse-lettres, comme il se doit.
La quantité disponible, le nombre « d'amis » qui défilaient à la maison et la musique incessante que nous écoutions sur une chaîne haut de gamme me conduisaient bien souvent à consommer davantage que ce que je ne parvenais à vendre, si bien que les bilans occasionnels que je m'obligeais à dresser montraient à l'évidence que je ne rentrerais jamais dans les fonds investis : l'herbe grillait plus vite que les acheteurs ne défilaient, parfois de guerre lasse nous fumions au shilom, au shubang ou à la bouteille, des techniques insensées qui consomment des quantités incroyables de cannabis et engendrent une anesthésie durable…
Au matin, incapable de me rendre sur mon lieu de travail je me décommandais, sollicitais un certificat médical, oubliais parfois purement et simplement d'aller travailler, ce qui me valut quand même quelques difficultés avec mon patient employeur.
Mes relations privilégiées avec les Africains du dix huitième arrondissement me prédestinaient de toute évidence à la congolaise, très répandue à l'époque, mais également à la zaïroise, plus rare et bien meilleure en intensité.
Stéphane, un ivoirien rompu à tous les trafics, mais présentant bien, constitua longtemps un fournisseur de qualité, discret, efficace, honnête, ce qui est rare en la matière et surtout quelqu'un de très ponctuel, ce qui est exceptionnel chez les africains dont le sens du temps et si différent du nôtre.
Il n'est pas rare de les entendre convenir entre eux d'un rendez vous complètement loufoque pour un européen, du genre « demain après midi à la gare du nord » ou « jeudi matin à Bastille… »
Tombé une première fois pour une histoire dont je ne sus jamais le fin mot, Stéphane passa près de dix mois à Fleury et dormit chez moi sur un tapis iranien le soir de son élargissement.
Soucieux de lui faire plaisir et de fêter sa libération je lui servis un bon repas bien arrosé.
Le régime spartiate qu'il avait subi en prison eût raison de lui et il ne supporta pas l'abondance de mets et d'alcool, il restitua le tout très poliment dans les toilettes et s'endormit comme un enfant sur son tapis, ayant eu juste le soin d'enlever ses chaussures et de desserrer sa ceinture.
Il se remit en selle, reprit son approvisionnement, mais la qualité de ses contacts se fit plus inégale et à plusieurs reprises il me produisit des ballots à l'odeur suspecte, un peu comparable à l'alcool dont on se servait à l'époque pour les machines à ronéotyper.
Ses branchements avaient visiblement pâti de ses passages à l'ombre.
Il replongea ensuite quelques mois et en ressortit, amaigri, sans chaussettes, et visiblement beaucoup moins fréquentable, ce qui m'incita à prendre quelques distances.
A ce moment là, je venais juste de rencontrer Anne, inoubliable souvenir d'une extase sexuelle intense, d'un pèlerinage auprès de Kalou Rimpoché en Bourgogne, puis d'une escapade vers la Normandie au cours de laquelle je connus un premier renouveau enchanteur et le goût du changement d'herbage, qui comme chacun le sait réjouit les veaux, j'ai toujours eu beaucoup de faiblesse envers le charme féminin.
Elle était jolie comme peut l'être un femme de vingt ans, sans être d'une grande beauté, c'était néanmoins un joli petit rat musqué, brune, courte sur pattes, comme moi il est vrai, mais avec une jolie croupe aguicheuse, et notamment une très belle raie des fesses, j'ai horreur des raies trop courtes, une poitrine bien pleine et attirante, mais surtout dans son regard un air coquin que son comportement intime ne démentait pas.
Curieusement, moi qui n'avais que vingt trois ans à l'époque, elle me procura d'intenses satisfactions et m'imposa d'office, à l'hôtel comme dans les bois, la seule position qu'elle acceptait et qui devint à cause d'elle, qui ne l'a jamais su et ne le saura jamais, ma position préférée.
Quelle que soit la façon de commencer notre étreinte, elle ne tardait pas à me dire :
-Attends, je me tourne…
Même si elle ne jouissait pas vraiment, carence qu'elle avouait sans complexe, Anne faisait preuve d'un appétit permanent, d'une gourmandise sans cesse renouvelée, et n'acceptait vraiment en réalité que la levrette.
Elle expliquait cette exclusivité par le fait qu'étant enfant, elle avait surpris sa mère avec un amant dans cette position et qu'elle en avait gardé à jamais une image imposée de la sexualité conventionnelle et un sentiment d'extrême excitation.
Il faut dire, pour tout expliciter, que son père était roux autant qu'elle était brune, qu'il ne lui ressemblait en rien, et que si j'ai bien compris, il n'avait pas grand-chose à voir avec sa conception.
D'ailleurs, fait étrange, le frère aîné d'Anne était roux, comme son père.
Anne aimait l'accouplement en toutes circonstances, le sollicitait plusieurs fois par jour, y compris aux moments les plus inattendus, enlevait sa culotte et se caressait ostensiblement pendant que je conduisais, ce qui me forçait à rechercher un chemin de traverse, à me garer sur le bas côté et à la prendre sur le capot encore chaud, elle ôtait sa chaussure à table et me caressait l'entrejambe de son pied sous la nappe, elle m'apprit comment faire un lit d'une baignoire et comment lui inonder la raie après un lent va et vient pendant lequel je m'étais si longtemps retenu…
J'en conçus également quelque dépit à comprendre que ce genre de bombe ne me serait jamais acquis, la belle souffrant visiblement d'une instabilité chronique l'incitant à consommer en moyenne un homme par quinzaine.
J'en fis allègrement ma quinzaine, elle fut particulièrement appréciable, insatiable, multiple, variée, coquine, mutine, mais au fond assez agréable.
En deux semaines je devinai mon successeur arrivé en la personne d'un antillais clair de peau que je découvris un beau matin dans son studio.
Je ne fis aucun obstacle pour m'effacer après une dernière copulation apaisée et rentrai sans état d'âme à la maison, avec une forte satisfaction du plaisir consommé, sans remords, sans rancune, sachant que j'avais su prendre ce que la vie m'avait offert.
Soyons honnête, à vingt ans comme à cinquante ans, je ne suis pas homme à bouder un cadeau qui me choisit ni à ignorer une femme qui me plaît et qui décide en toute liberté de se donner à moi, que ce soit pour une nuit, pour une quinzaine ou pour la vie.
Il paraît d'ailleurs, si l'on en croit les savants, que l'amour biologique dure environ trois ans, et que passé ce délai les hormones faiblissent, seule la raison permettant alors de maintenir l'attrait sexuel, le désir et la fidélité du couple, dans l'intérêt des enfants s'ils ont été procréés, ou dans l'intérêt du couple s'il a constitué une communauté d'intérêts.
Mais à l'issue de ces trois ans, l'homme même s'il reste fidèle, redevient le prédateur sexuel qu'il a toujours été et commence à regarder discrètement ailleurs, au cas où une opportunité se présenterait…
C'était en 1980, j'allai voir Bob Marley en concert sur le terrain de l'aéroport du Bourget, un concert agrémenté d'un feu d'artifice, je crois qu'il est mort peu de temps après…
Ce soir là l'air embaumait, il n'était pas utile de fumer pour planer, il suffisait de se promener sur le terrain pour respirer l'odeur de milliers de joints qui crépitaient à mesure que les graines se consumaient.
J'étais comme ces primitifs qui faisaient brûler des brassées de chanvre sur des pierres chauffées à blanc et s'enivraient d'inhaler la fumée âcre au dessus des brasiers.
Quelques temps après, j'appris incidemment que Stéphane était mort, poignardé devant un café voisin, pour une connerie sans nom, une rixe futile au comptoir, c'est du moins ce m'expliqua Fernand, un grand sénégalais qui le connaissait bien et l'avait toujours un peu jalousé.
A la Réunion j'ai découvert la force du zamal, une véritable bombe.
Deux bouffées suffisent pour la soirée, inutile de se fatiguer les poumons avec des substances médiocres, le zamal atteint une puissance exceptionnelle qui donne à ses adeptes des yeux rougis et fermés comme s'ils dormaient éveillés.
Je ne sais si la terre volcanique, le climat ou l'hygrométrie favorisent la concentration du principe actif (le THC) mais il est évident que le produit peut rendre fou.
Je me souviens encore de ces journaliers embauchés pour la récolte des letchis et qui tétaient leur joint le soir, les yeux clos, sans nous répondre, les paupières rouges et les esprits évaporés…
A mon retour en France, je me suis fait braquer : mauvais souvenir, j'ai cru mourir connement, les bandits ne trouvant pas ce qu'ils cherchaient, et pour cause, je n'avais rien, sauf quelque argent qu'ils m'ont impunément dérobé.
Et c'est ainsi que j'ai cessé de revendre, puis de fumer de l'herbe, faute de fournisseur, les flics devenaient de plus en plus insidieux, les voitures banalisées sillonnaient le quartier, les revendeurs prenaient un air sinistre et la qualité de leur fourniture baissait à vue d'œil.
Peu à peu j'ai pris l'habitude de fumer moins, puis plus du tout, après ces énormes quantités consommées et consumées, quel changement d'aller tous les jours à mon travail, de ne plus passer des nuits à écouter de la musique, de recevoir moins de monde, de vivre un peu plus pour moi !
Pendant plusieurs années je me suis alors contenté de livraisons occasionnelles et de fumeries qui s'espaçaient de plus en plus au fil du temps.
J'ai vieilli, fait des enfants, acquis une expérience professionnelle, progressé, évolué, et enfin, miracle, en 2000, soit vingt ans plus tard, j'ai publié mon premier livre.
J'ai bien aimé la moquette, et j'en ai beaucoup fumé, mais j'ai encore plus aimé le jour où cette dépendance s'est arrêtée.
A présent les gens peuvent fumer en ma présence sans que je ne cherche à inhaler la moindre bouffée, tant je sais combien cette pratique m'est devenue étrangère et conscient que je n'éprouve plus le moindre plaisir à somnoler dans des rêveries absurdes.
Et d'ailleurs, la dernière fois que j'ai fumé de l'herbe, j'ai voulu couper du bois pour la cheminée, c'était en hiver, il était bien deux heures du matin, je ne sais pas ce qui m'a pris, je me suis sectionné le pouce droit avec une hache.
Le chirurgien, qui est mort depuis d'un arrêt du cœur, paix à son âme, me l'a recousu comme il a pu le lendemain matin mais ce pouce là est mort et ne grattera plus jamais les cordes de la guitare.
Depuis quelques mois mon cerveau tente de rétablir la pliure de la dernière phalange mais les os et l'articulation s'y refusent.
Il faut en conclure que j'étais probablement un grand paranoïaque mais également un médiocre guitariste…

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