La Vénus aux fourrures
La Vénus aux fourrures.
Le libertinage, merveilleuse fantaisie illustrée par Boucher, décrite par Fragonard et mise en scène avant la Révolution française, a connu sa dégradation suprême avec le marquis de Sade qui a introduit la souffrance sexuelle comme un véritable instrument de plaisir dans son existence et dans la littérature.
La jouissance engendrée par la douleur de l'autre est indispensable à la satisfaction de ses propres fantasmes et je dois avouer que l'apologie qui est la sienne n'éveille que malaise et dégoût dans la conception personnelle que je me fais des plaisirs de l'amour.

Mais l'attitude du divin marquis n'aurait eu aucune chance de prospérer s'il n'avait rencontré à différentes étapes de sa sinistre carrière des individus désirant endurer les souffrances qu'il se proposait de leur infliger, des femmes ou des hommes qui prenaient une forme de plaisir un peu surprenant à être fouettés, humiliés et torturés dans leur âme et dans leur chair.

Le phénomène est assez étrange pour qu'on s'y arrête.
En effet, sans victimes consentantes, donc en l'absence d'individus masochistes, le sadisme ne saurait s'instaurer.
Il est vrai qu'à plusieurs reprises le marquis paie des prostituées rabattues par son valet pour assouvir ses fantasmes et que celles-ci, profondément choquées, déposent plainte.

Mais il en est d'autres de toute évidence, qui prennent plaisir à se faire fouetter et qui ne s'en plaindront jamais.
Ses démêlés avec la justice, qui provoqueront son incarcération prolongée en sont la conséquence.

Des centaines de couples, de nos jours, expliquent sans rire qu'ils pratiquent régulièrement la fessée et que l'homme, occasionnellement, apprécie de recevoir la sienne.
De nombreuses femmes avouent le plaisir qu'elles éprouvent à recevoir la fessée, qui constitue à leurs yeux, un puissant stimulant de leur désir et de leur vie sexuelle.
De nombreux hommes recherchent les services patentés de professionnelles dominatrices qui leur promettent le fouet, les menottes attachées dans le dos ou au radiateur, la sodomie avec un god ceinture et autres réjouissances du même acabit.
Il est d'ailleurs intéressant de constater que la majorité des couples exhibitionnistes qui éprouvent le besoin de relater leurs fessées et autres pratiques de ligotage se désignent eux-mêmes comme libertins et croient qu'il le sont.
Il semble surtout qu'ils soient nostalgiques de leur enfance et que ces tratiques leur permettent de redevenir, l'espace d'un instant, le petit garçon ou la petite fille qui sommeille entre eux.
Dès lors que ces faits se déroulent entre adlutes consentants, ils relèvent de leur vie privée.
Ecrivain autrichien né à Lemberg en 1836 et mort à Lindheim, Hesse en 1895, Léopold, chevalier von Sacher Masoch est un personnage étrange.
Il a essentiellement laissé diverses nouvelles et deux romans dont La Vénus aux fourrures, qui fait l'apologie de la souffrance désirée.
Pour éprouver une jouissance sexuelle, le héros de la Vénus aux fourrures ressent le besoin de souffrir moralement et physiquement, le désir d'être maltraité par l'objet de son adoration et d'être humilié dans son intégrité physique et mentale.
Il attend donc de Wanda, son héroïne, sa Maîtresse, qu'elle le maltraite, car ce faisant elle lui provoque le plaisir qu'il désire.
Pour qui connaît les désirs de domination sexuelle de nombreux hommes prêts à se faire attacher, fouetter et piétiner, nul ne peut nier que cette tendance perverse est particulièrement répandue.

L'art japonais de ligoter les femmes selon un rituel très précis (le bondage, comme on l'appelle), participe de la même perversion et soulève d'innombrables questions.
Nul doute que ces femmes éprouvent un certain plaisir dans la souffrance, car le principe même repose sur le consentement de la victime.

Il est par ailleurs assez surprenant de constater que ces individus ne peuvent accéder au plaisir sans sacrifier au rituel qui est le leur et qui est indispensable à leur jouissance.
Freud s'est longuement interrogé sur ce phénomène et a élaboré plusieurs théories qui sont de purs postulats mais qui éclairent toutefois la composante psychique, voire psychiatrique de cette tendance.
Il distingue le masochisme érogène, le masochisme féminin et le masochisme moral.
Le terme de masochisme est un néologisme créé par le psychiatre Krafft-Ebing dans son ouvrage Psychopathia Sexualis, paru en 1886. Il s'agit d'un fantasme d'humiliation, de passivité et de réalisation de la part de féminité dans l'homme.
Contrairement à Sade, qui n'a pas connu de son vivant la transformation de son nom de famille en nom commun désignant sa perversion, Sacher Masoch s'est vivement indigné de la création de ce terme, jugeant réductrice la simple définition d'une pathologie.
Gilles Deleuze, dans la préface de l'édition de la Vénus aux fourrures que je possède, fait très habilement observer l'anecdote suivante :
« Un sadique rencontre un masochiste qui lui dit, des pleurs de désir dans la voix :-Fais moi mal ! et le sadique rétorque laconiquement : -Non !
Rien n'est plus inexact, remarque très justement Gilles Deleuze, « le sadique et le masochiste y sont l'un et l'autre tronqués et trompés, autant que l'auditeur, bien entendu ».
Car en réalité, confrontés à ce genre de circonstance, ni le tortionnaire ni la victime ne peuvent résister à leurs pulsions respectives, ils n'auront d'autre choix que d'aller jusqu'au bout de leurs attentes personnelles.
Ils se complètent autant que l'ange maudit et son âme damnée, autant que l'amour et la mort, autant que le désir et le désespoir.

Les distinctions induites par Freud ne semblent pas excessivement signifiantes si l'on considère que la culpabilité constitue la composante essentielle de ses diverses catégories.
Pour ma part, plutôt que d'épiloguer sur les subtiles distinctions que Freud élabore, je préfère citer Georges Bataille :
« Aimer c'est agoniser
aimer c'est aimer mourir
les singes puent en mourant
assez je me voudrais mort
je suis trop mou pour cela
assez je suis fatigué
assez je t'aime comme un fêlé
je ris de moi l'âne d'encre
brayant aux astres du ciel
nue tu éclatais de rire
géante sous le baldaquin
je rampe afin de n'être plus
je désire mourir de toi
je voudrais m'anéantir
dans tes caprices malades…
Il est intéressant de constater que Bataille termine sur ces trois mots : tes caprices malades, ce qui lui permet de se déculpabiliser alors qu'il ne peut y avoir de bourreau sans victime consentante, et que c'est bien souvent la victime qui crée le bourreau.

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